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lundi 23 août 2021

Sur les destins de quelques picaros entre la Suisse, l'Espagne et l'Amérique du Sud

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Esteban Bedoya – Un roman picaresque tout au long du vingtième siècle, dont le terrain de jeu est partagé entre l'Amérique du Sud, la péninsule ibérique et même la Suisse. Tout un programme, n'est-ce pas? C'est ce que propose l'écrivain et diplomate paraguayen Esteban Bedoya avec "Les mal-aimés", un roman court, dense et trépidant qui s'étend sur tout un siècle, deux continents et trois générations au moins.

Tout commence avec un personnage picaresque quasi archétypique, Bartolomeo Marietti, dont on peut dire sans mentir que c'est un sacré mariole. Il hérite de tous les travers et qualités du picaro classique: c'est un personnage roublard, déterminé et prêt à tout pour arriver à ses fins, bon à tout à force d'être bon à rien. En un chapitre 1 qui fait office de prologue, l'auteur lui confère une généalogie des plus tortueuses, mêlant atavisme italien et sang gitan pour lui conférer un caractère irrésistiblement errant. 

Et surtout – c'est une spécificité – il en fait un personnage monstrueux, le mêlant au motif de l'ours. Un motif récurrent dans "Les mal-aimés", mais n'anticipons pas. Pour commencer, disons que Bartolomeo Marietti est présenté comme le fils d'un dresseur d'ours, et qu'il garde de l'animal une certaine sauvagerie, une capacité à tuer qui n'a rien d'humain. On le verra ainsi balancer un antagoniste dans un ravin, sans guère y réfléchir. Ce tempérament d'ours entre d'ailleurs singulièrement en résonance avec la ville suisse de Berne, dont c'est l'animal symbole, et où Marietti passera.

Personnage monstrueux, Bartolomeo Marietti le faux riche l'est aussi par sa capacité à mentir, voire à s'imposer comme un imposteur. Faut-il y voir une métaphore de l'écrivain lui-même, capable d'inventer des histoires fausses pour dire une certaine vérité? Curieusement conscient d'une forme de transcendance, un certain Friederick von Thylo, escroc suisse distingué, interpelle en tout cas (p. 30): "Et si tout ça n'était qu'un mensonge absurde? Si toi et moi n'étions que des personnages de fiction?" 

En développant le personnage de Bartolomeo Marietti, dont le totem pourrait être l'ours justement, animal à la fois repoussant et attirant, l'écrivain met au jour la part d'animalité qui sommeille en chaque être humain. Mais si Bartolomeo Marietti sillonne la Suisse, c'est en Amérique du Sud qu'il trouvera sa fin, enterré presque vivant. Et c'est avec les personnages de Miguel Podestà et Gregorio Garcia que l'auteur relance "Les mal-aimés", lui donnant ainsi un second souffle. 

Un second souffle qui est celui de la jeunesse, mais qui a également tout d'un voyage à rebours de celui de Bartolomeo Marietti: on rembobine. Les aléas familiaux ramènent en effet Gregorio Garcia d'Amérique en Europe, du côté de la Galice. Et c'est là que la dynamique des "mal-aimés" prend son essor. Certes, Bartolomeo a bâti sa vie sentimentale sur un mensonge en se faisant passer pour le promis de sa chère et tendre en Amérique du Sud – un promis mort durant la traversée. Mort le mensonge, morte la relation! 

Quant à Gregorio Garcia, le lettré rejeté en Espagne, et Miguel Podestà, leurs amours semblent plus sincères mais ne sont pas davantage payées de retour. Et s'il a évoqué Berne, capitale des ours, en début de roman, c'est bien à la fosse aux ours de cette ville, haut lieu touristique, que l'écrivain boucle la boucle: dans la plus pure veine romantique, un amoureux déçu par une belle qui aime les animaux, Miguel Podesta, se suicide en s'y jetant. Et en prenant pour ainsi dire le parti des ours fétiches de la fosse contre un homme, la police bernoise ne fait-elle pas preuve d'une certaine bestialité elle aussi?

Familier dans son écriture, truculent par moments, l'auteur excelle à camper des ambiances en quelques coups de plume, en quelques mots, en leur conférant un solide grain de folie. En particulier, le lecteur suisse sera immanquablement saisi par la manière originale dont le romancier sait capter telle ou telle image de la Suisse – un pays où il a vécu et dont il s'avère un observateur attentif, fin et malicieux.

Esteban Bedoya, Les mal-aimés, Paris, L'Harmattan, 2013. Traduit de l'espagnol (Paraguay) par Joël Dusuzeau et Eric Courthès. Préface d'Eric Courthès.

Le site d'Esteban Bedoya, celui des éditions L'Harmattan.

7 commentaires:

  1. bonjour, un roman qui a l'air complexe. bonnes lectures et belle journée à toi!

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    1. Merci! "Les mal-aimés" m'a fait passer un bon moment aussi grâce à ses nombreuses péripéties, souvent incroyables.
      Bonne journée à toi!

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  2. Merci beaucoup pour votre tres intéressant avis! Une partie de la magie de la littérature est la relation auteur-lecteur.
    Avec estime
    Esteban Bedoya

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    1. Merci à vous pour votre passage sur mon blog! En effet, la rencontre entre lecteur et auteur, par livre interposé ou pour de vrai, est toujours un moment particulier.
      Bonne semaine à vous!

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  3. Ça promet d’être un bon livre et incite à la lecture. Félicitation Esteban.

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    1. Un bon livre en effet! Je vous en souhaite une bonne lecture, cher visiteur anonyme.

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