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mercredi 11 août 2021

"Poison", le péril de réécrire les contes...

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Sarah Pinborough – Réécrire un conte de fées immémorial et archi-célèbre, en ce début de vingt et unième siècle, c'est s'inscrire dans une longue tradition, labourée par tous les genres artistiques, à laquelle il n'est pas forcément évident d'apporter de l'incroyablement neuf. C'est pourtant à cet ambitieux projet que la romancière anglaise Sarah Pinborough s'est attelée. "Poison", premier titre d'une trilogie qui revisite les contes de toujours, se propose ainsi de relire "Blanche-Neige".

Dès lors, le lecteur va se demander ce que "Poison" va offrir par rapport à l'original, celui des frères Grimm. Il a peut-être peu d'imagination, mais il appréciera un bon gros décalage: l'imagination, c'est le boulot de l'écrivain. Alors? L'auteure maintient son intrigue dans une époque indéfinie mais passée, afin de lui préserver le flou de son statut de conte. Soit. Elle renonce aux potentialités de l'humour, si ce n'est à la marge ou dans quelques situations secondaires comme l'apparition d'Aladdin dans une lampe magique. Elle préfère une narration directe et factuelle pour l'essentiel, à laquelle la narration au passé apporte la solennité attendue: soit, encore une fois.

Du cul, alors? A l'exception de la dernière scène du roman, qui décrit avec des détails surprenants la nuit de noces entre le prince charmant et Blanche-Neige, il n'y a pas grand-chose à attendre de ce côté-là, si ce n'est une bonne pipe bien conjugale et un bon moment entre la reine et un chasseur, pudiquement narrés. Comme si la romancière avait voulu positionner son roman comme un ouvrage grand public mais quand même un peu spicy, qui doit choquer juste ce qu'il faut. Ainsi, "Poison" apparaît comme une réécriture servile, peu novatrice, du conte.

Blanche-Neige elle-même n'apparaît pas comme un personnage particulièrement agréable ou sympathique dans "Poison". Elle tente le grand écart entre la fille de vingt ans qui se comporte encore comme une gamine, s'amusant avec des p'tits nains, tout en ayant, la scène conclusive le confirme, une expérience pour le moins désarçonnante au plumard. Sans compter une certaine rouerie: le soir de ses noces secrètes, Blanche-Neige s'amuse davantage avec les nains qu'avec son tout nouveau mari. On pourrait dès lors avoir envie de voir dans la Blanche-Neige de "Poison" une femme inconditionnellement libre, pur produit du féminisme moderne, positionnée comme supérieure au mâle parce qu'elle tient mieux l'alcool que lui, qu'elle monte mieux à cheval et qu'elle maîtrise les étalons quelle que soit leur espèce. Mais non: elle laisse juste l'impression d'une gamine qui prétend commander mais s'avère immature.

Quant au prince charmant, le mari donc... il n'a pas de nom, ce qui est rédhibitoire pour un personnage d'une telle importance dans un tel roman. On peut y voir l'envie de l'auteure d'en faire un bonhomme incomplet. Soit: le mariage peut y pourvoir, et on est toujours plus complet à deux, surtout si l'on en croit le mythe de l'androgyne platonicien. Sauf qu'aux yeux du lecteur, le couple Blanche-Neige/Anonyme paraît incroyablement mal assorti, entre une femme-enfant qu'on pourrait voir comme un pur produit de la génération "j'ai le droit" et un homme frotté aux convenances sociales mais incapable d'imprimer son rythme. L'auteure plante dès lors les graines du divorce dans ce couple – par exemple, il y a cet incroyable "pourquoi pas?" (p. 172) que répond Blanche-Neige à la demande en mariage du prince. Lui ou un autre, hein...

On aimerait dès lors croire au moins au personnage de la méchante reine, marâtre de Blanche-Neige, aussi blonde que sa belle-fille est noiraude. Elle est glaçante, la reine, on se croirait parfois dans la Reine des Neiges (p. 172: "La température chuta..."). De plus, elle s'appelle Lilith, du nom de la première femme d'Adam – ce qui renvoie cette personne au type de la putain, opposé à celui de la mère. De fait, Lilith fonctionne selon ses propres intérêts, et l'auteure se fait un plaisir d'exposer ses manigances. Elle échoue cependant à en faire une méchante parfaite: au contraire de Lilith (p. 68) une méchante ne présente pas d'excuses, même lorsqu'elle tente de tuer quelqu'un et qu'elle échoue.

Et les sept p'tits nains, alors? Tout d'abord, il convient de relever une astuce facile de l'écrivaine: comme c'est pénible de gérer sept personnages qui n'en font qu'à leur tête, elle en dégomme quatre en imaginant, comme ça au détour d'une phrase, un accident de travail mortel. Ceux qui restent sont nommés dans une manière qui fait penser à Disney, à partir de leurs traits de caractère frappants. A la fois pétochard et courageux, Rêveur apparaît ainsi comme le porteur du mensonge que peuvent véhiculer les livres. C'est celui qui pourra paraître attachant aux amoureux de lectures. L'auteure a cependant une vision infantilisante de ces nains, les présentant comme peu au fait des affaires de mâles, de femelles et de trucs intimes qui peuvent se produire entre eux, quelle que soit leur espèce. Faut-il vraiment sourire à l'idée que les nains femmes, rares, meurent généralement en couches en donnant le jour à cinq bébés nains?

Le lecteur relèvera aussi quelques éléments idéologiques gratuits, à l'instar de l'allusion à des "hommes à la peau sombre si différents du teint de lait de ses compatriotes; des hommes qu'on obligeait à creuser la terre et à creuser des routes.". Faut-il y voir une dénonciation d'un certain esclavage? En tout état de cause, la romancière n'y revient jamais, et Lilith, en bonne méchante, ne devrait en avoir rien à foutre. Mais je l'ai dit, Lilith n'a pas le niveau... Concernant les thèmes politiquement corrects à l'ordre du jour, on relève aussi que l'auteure réussit à placer le baiser du prince façon Walt Disney, plus ou moins consenti et contesté par un certain féminisme, et l'éjection salvatrice du morceau de pomme de la gorge de Blanche-Neige: le lecteur a droit aux deux résolutions.

Mais l'amour pur et parfait, authentique, alors? "Poison" suggère, c'est peut-être sa leçon majeure, qu'il n'existe pas, et que l'enchantement sentimental peut même se rompre très vite, avant même la nuit de noces. Le rapprochement de deux êtres est-il stricte affaire de convenances et de raison, ou y a-t-il de la place pour autre chose? Peut-on vraiment s'aimer franchement sans se connaître? Ces questionnements sont présents dans "Poison", mais n'y trouvent pas de réponse franche. L'auteure, en effet, se ménage quelques portes ouvertes: "Poison" est le premier tome d'une trilogie intitulée "Contes des royaumes". Le lecteur y trouvera peut-être quelques réponses. Pour ma part, pas sûr que je prenne le temps d'aller les chercher.

Sarah Pinborough, Poison, Paris, Milady, 2014. Illustrations de Noémie Chevalier, traduction de Frédéric Le Berre.

Le site des éditions Milady

Liens vers d'autres avis sur la fiche du livre dans Livraddict.

6 commentaires:

  1. bonjour, nous avons déjà parlé un peu de ce roman sur mon blog. comme je te le disais, si j'ai bien aimé, ce n'est pas le meilleure de l'autrice. peut etre devrais tu tenter un autre roman, hors de cette trilogie? bon jeudi à toie t bonne lecture!

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    1. En effet, nous en avons parlé! J'ai essayé d'expliquer ici ce qui m'a déçu dans cet ouvrage - qui m'a laissé sur mes faims. Si tu as un conseil pour un autre roman de cette romancière, je suis preneur! Ce sera l'occasion de lui donner une deuxième chance. :-)
      Bonne soirée à toi!

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  2. Je viens d'emprunter un roman de cette auteure. Je vais voir si j'apprécie plus ce roman que toi.

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    1. Grosse déception pour moi, en effet... J'essaierai cependant autre chose si l'occasion se présente, afin de donner une deuxième chance à cette auteure.
      Merci pour ton passage par ici et bonne journée à toi!

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  3. Je ne connaissais pas cette réécriture, et je dois avouer que ta chronique ne me donne pas envie de la découvrir !! Et ce d'autant plus que la moyenne du livre sur Livraddict n'est pas très élevée. Pour ma part j'aimerais plutôt découvrir la réécriture de Blanche Neige de Louis-Pier Sicard, je ne sais pas si tu en as entendu parler (c'est une version horreur, mais la note n'est pas non plus trop élevée sur LA donc je reste dans l'expectative. Mais j'ai envie de voir comment l'auteur a transformé le conte pour en faire un conte d'horreur, c'est surtout ça qui m'intéresse). Belle soirée :)

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    1. Bonjour à toi! En effet, j'attendais beaucoup de cette lecture et j'ai été très déçu - j'ai surtout trouvé cette réécriture trop proche de l'original. En plus, il y en a encore deux autres comme ça...
      Je ne connais pas, en revanche, la version de Louis-Pier Sicard, j'en prends note: peut-être que le côté horreur apportera quelques épices. Il doit aussi y avoir quelque chose à chercher du côté de Pierre Dubois... Je te souhaite également une belle journée!

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