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lundi 16 août 2021

Konrad Paul Liessmann, la culture comme provocation

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Konrad Paul Liessmann – Quelle est la place de la culture dans la vie actuelle? "La haine de la culture", recueil d'articles du philosophe et essayiste autrichien Konrad Paul Liessmann, apparaît comme un titre provocateur, mais il ne l'est guère moins que le titre d'origine: "Bildung als Provokation". En trois parties, l'ouvrage réunit des articles parus au cours de la décennie écoulée. 

La culture y apparaît tantôt pure, tantôt appliquée. Intitulée "Culture et éducation", la première partie apparaît comme la plus homogène aux yeux du lecteur. C'est aussi là qu'apparaît le plus clairement cette notion de "haine de la culture" qui fait le titre du livre. "J'ai bientôt 18 ans et je ne connais rien aux impôts, au loyer ou aux assurances, par contre je peux faire l'analyse d'un poème. En quatre langues", cite ainsi l'auteur, reprenant une twitteuse nommé Naina.

Connaissances et compétences, opposées

L'opposition est d'emblée posée entre l'aspiration à un enseignement utilitaire et la nécessité d'une culture perçue comme un savoir à rapprocher de l'otium antique, à la fois inutile, prenant, libérateur et infiniment formateur – à opposer à un negotium qui asservit, qui est le travail mercenaire. Dès lors, la culture littéraire, par son caractère apparemment inutile mais très sérieux, est-elle une provocation? C'est tout l'enjeu du premier article de l'ouvrage, "Se cultiver en lisant". 

La professionnalisation du métier d'enseignant est l'un des chevaux de bataille de l'auteur, qui en dénonce le caractère aliénant: celle-ci n'a pas pour objectif de renforcer le savoir à transmettre, mais bien plus d'optimiser les compétences de l'enseignant en matière de transmission. Le lecteur s'interroge: à quoi bon savoir transmettre, s'il n'y a plus rien à transmettre? A quoi bon les processus si ceux-ci sont creux? Il est permis de repenser à "L'Ecole des ego" d'Elisabeth Altschull (2002), qui posait déjà la question de la prédominance des sciences de l'éducation face à la matière enseignée.

Le ton de l'auteur peut dès lors se faire pamphlétaire, en particulier dans "Mais délivre-nous du mal", qui évoque le caractère religieux que l'on prête parfois à une école qui doit être capable de tout faire – et son contraire. La Finlande, vue comme exemplaire du point de vue de l'éducation, y est même présentée comme un lieu de pèlerinage...

La politique en particulier

"Dans les méandres de la politique", troisième partie de l'ouvrage, concentre des réflexions empreintes de... culture sur quelques tropismes politiques. L'auteur s'amuse à pousser à bout le thème clé de la frontière, suggérant que même ceux qui n'en veulent pas, les sans-frontiéristes les plus acharnés, les apprécient quand cela les arrange – et qu'en définitive, chacun se fixe ses propres frontières, y compris au niveau le plus intime. 

L'évolution du rapport des citoyens avec les partis politiques dans un contexte où celui-ci n'est plus forcément déterminé par la classe sociale des uns et des autres est abordée, de même que l'avenir de la social-démocratie ou les promesses non tenues des révolutions – bel exercice de désenchantement!

Textes épars mais savoureux

Enfin, la partie médiane de "La haine de la culture", "En marge de la culture", regroupe quelques textes moins directement liés entre eux, où l'auteur se plaît à développer une approche d'esthète sur quelques phénomènes d'aujourd'hui. Celle-ci peut apparaître comme un jeu d'esprit un peu gratuit dans "L'Europe vue sous l'angle des beaux-arts", en particulier lorsque l'auteur évoque le continent sous l'angle des couleurs d'une carte de géographie. 

De façon plus sérieuse et approfondie, le philosophe développe cependant une belle réflexion, importante à l'heure où l'on est tenté de ne penser qu'à l'intelligence naturelle ou artificielle, sur l'importance du rapport entre la main et les arts. Et s'il part de façon classique sur Narcisse en évoquant les selfies dans "Connais ton selfie!", sa réflexion aboutit de manière originale sur l'évocation du vertige lié au sentiment de chacun d'être unique, contrebalancé par la reproductibilité à l'infini de ces images partagées sur les réseaux sociaux et qui sont une mise en scène de la vie d'anonymes. 

Enfin, à l'heure où les consciences écologiques se réveillent, l'article "Ce qu'il reste de nous" offre une réflexion forte et accessible sur la notion de déchet. Notre époque n'a-t-elle que cela à laisser à ses descendants? Si l'on suit l'auteur (j'invente les exemples...), une Rolex en or dont personne ne veut plus, par exemple celle d'un défunt, est un déchet au même titre qu'un paquet de biscuits vide.

La culture, salut de l'Europe

"La haine de la culture" s'avère un recueil informé. L'auteur n'hésite pas à convoquer à son appui les philosophes d'antan, parfois méconnus, ou dans des pages qu'on a pu oublier. Mais qu'on ne s'y méprenne pas: rigoureusement construites, les leçons de ce livre restent accessibles au lecteur désireux de s'offrir un moment de réflexion et de... culture. 

Et globalement, le philosophe, homme de son continent et profondément conscient de sa richesse, rappelle que c'est précisément cette culture, à la fois inutile et indispensable, aussi essentielle que le jeu pour l'enfant qui s'y donne à fond, qui pourrait sauver l'Europe humaniste d'un utilitarisme qui n'est pas sa partition.

Konrad Paul Liessmann, La haine de la culture, Paris, Armand Colin, 2021. Traduction de l'allemand par Susanne Kruse et Hervé Soulaire.

Le site des éditions Armand Colin, la page de Konrad Paul Liessmann.

Lu également par Gilles Banderier, Jean-Paul BrighelliKate/WODKA.

8 commentaires:

  1. bonjour, on se demande quelle est la place de la culture ces dernières années... vaste débat que j'ai eu plusieurs fois avec mes collègues. bon mardi à toi et à bientôt!

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    1. Bonjour Vae! En effet, quelle place pour la culture? L'auteur de ce recueil d'article met en évidence les effets pervers de son recul, dans les programmes scolaires entre autres. Bon mercredi à toi et à bientôt!

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  2. Un livre qui me parait passionnant. Pour ma part, je suis bibliothécaire (en bibliothèque universitaire) et cela m'intéresse donc énormément. Si j'osais, je parlerais du pass sanitaire en bibliothèque...

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    1. Passionnant, il l'est - et il donne à réfléchir sur de vastes sujets.
      Ah, le pass sanitaire... encore peu utilisé en Suisse, y compris dans les bibliothèques. Mais c'est une affaire à suivre.
      Bonne journée à toi, Gaëtane!

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    2. Ce que je trouve dommage c'est de l'utiliser pour des bibliothèques, qui malheureusement ne sont pas des espaces où il y a beaucoup de monde (je me permets de le dire puisque je suis bibliothécaire et que j'en fréquente beaucoup... en France).
      Ouvrir les bibliothèques pour tous est pourtant un de nos engagements...
      Bref,...
      Bonne journée à toi aussi.

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    3. C'est dommage en effet: il y a certainement d'autres mesures qui seraient praticables. Espérons en tout cas que tout cela ne sera que provisoire.
      Merci et bonne journée à toi!

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  3. Un livre qui me parle et que j'ai bien envie de découvrir !
    Belle journée à vous =)
    -Tay

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    1. Je ne peux que recommander, en effet! C'est de la solide matière à réflexion.
      Belle et bonne journée à vous, Tay!

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