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samedi 7 août 2021

Julie Binay ou le bagne au féminin

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Muriel Meunier – Le bagne au féminin: voilà un sujet rare. L'écrivaine Muriel Meunier s'y attelle avec "Julie, matricule 247", un roman historique richement documenté. 

Roman? C'est surtout un témoignage précieux et personnel: l'écrivaine y reconstruit minutieusement la destinée d'une personne qui, proche d'emblée par les méandres de l'histoire, lui est devenue intime.

Victime des circonstances

L'essentiel est dans le titre: d'un côté, nous avons un être humain avec un prénom, de l'autre un simple numéro. "Julie, matricule 247" est donc, autant que le récit d'un destin, celui d'une déshumanisation – et d'une tentative de retour à l'humanité. 

Julie Binay est-elle coupable? Telle que présentée par l'auteure, elle apparaît plutôt victime de circonstances historiques, sur fond de pauvreté et d'évolution du monde du travail dans la France d'après le Second Empire. Tout débute en effet dans la petite localité de Bolbec, qui fait vivre ses habitants grâce à l'industrie textile à la fin du dix-neuvième siècle. Mais les circonstances, familiales entre autres, poussent Julie à faire sa vie dans la grande ville, en qualité de serveuse dans les établissements publics. Prostitution en prime, ce qui l'expose à une police qui, on le découvre, ne brille pas par ses qualité de justice ou de mansuétude.

Une femme de caractère

Le lecteur de "Julie, matricule 247" voit en Julie un personnage plein de caractère, au sens le plus fort du terme. La vie de la véritable Julie en témoigne: un cahier d'images reproduit les documents qui prouvent que la jeune femme, bagnarde à la merci de bonnes sœurs sincères et loyales dans l'exercice rigoureux de leur mission mais peu au fait de la notion de miséricorde, a fait plus d'une tentative d'évasion. 

L'auteure recrée également les conflits qui naissent entre des prisonnières bloquées dans une dynamique de constante confrontation. Reste qu'au fil des années, car c'est en années que se compte la relégation en Guyane, les angles finissent par s'arrondir: l'auteure excelle à décrire l'évolution des contacts de Julie Binay avec son entourage.

Une réinsertion compliquée

Puis le bagne est supprimé, ouvrant la porte au rapatriement des captives. Reste que du temps passe entre la décision gouvernementale et sa concrétisation, qui ne paraît pas prioritaire. L'auteure dessine dès lors avec finesse les tensions et incertitudes à ce sujet, basées sur une forme d'impatience qui met tout le monde mal à l'aise. Elle indique aussi que si les bagnardes sont libérées et rapatriées par l'Etat, elles devront se débrouiller seules dès qu'elles seront à nouveau en métropole. 

Habile couturière mais devenue âgée, Julie Binay va-t-elle retrouver du travail? Dans quelles circonstances? Certes, elle a son réseau à Paris, mais est-ce que cela suffira? La romancière dessine dès lors une Julie Binay en total décalage avec la société dans laquelle elle revient, et qu'elle ne reconnaît pas tout à fait. L'expérience de l'automobile, nouveauté à l'heure où Julie Binay revient en Europe, en est un exemple parlant...

Le retour à la société n'a rien d'évident donc: d'un matricule, il s'agit de redevenir Julie Binay, sans aucune aide d'un Etat qui a condamné une femme, parmi d'autres, et transformé sa destinée. Le réseau et la solidarité familiale jouent donc à plein au terme d'un roman aux pages poignantes, qui pose sa lumière sur un contexte qu'on a un peu vite oublié.

Muriel Meunier, Julie, matricule 247, Lausanne, Favre, 2021.

Le site des éditions Favre.

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