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samedi 4 avril 2020

Anne Robatel, la perplexité toujours

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Anne Robatel – «Si j'étais sommée de donner ma définition du féminisme en un format facile à tweeter, je dirais "être féministe, c'est être perplexe"», annonce l'essayiste et linguiste Anne Robatel en exergue de son petit livre «Dieu, le point médian et moi». Perplexité face à la vie et à ses paradoxes, et en particulier à la vie des mots, alors que certains étudiants se demandent s'il faut, ou s'il est autorisé, d'user d'une langue française ou anglaise inclusive avec ses points médians et artifices. 


L'auteure part de sa propre expérience, des réflexions qu'elle se fait immanquablement sur les mots, en anglais comme en français. Le questionnement sur le sens que recouvre le mot «le Lecteur», lorsqu'on commente un texte, est intéressant: qui est-il vraiment? Le féminin est-il plus indiqué pour certains ouvrages littéraires – Jane Austen est alors évoquée? L'auteure identifie dès lors l'écart entre une grammaire personnelle et celle voulue par la norme. 

Consciente que l'écriture inclusive («dite» inclusive, écrit-elle parfois) fait son apparition dans les travaux d'étudiants rédigés en français, elle se garde de souhaiter toute contrainte en la matière. Ce qui ne l'empêche pas, dans cet univers très différent qu'est la langue anglaise, de suggérer plus fortement l'utilisation du «s/he» lorsque l'on ne sait pas qui, homme ou femme, se cache derrière le pronom. 

Les mots conduisent à la réalité de notre monde, avec ses codes brouillés, comme cet enfant qui va à l'école avec un déguisement de chevalier, comme un garçon voudrait-on dire, et un collant, comme une fille. L'enfant participe d'ailleurs de la perplexité, du fait de son regard sans filtre sur le monde qui l'entoure. Cette perplexité, quant à elle, génère selon l'auteure quelques dissonances cognitives auxquelles elle est sensible, et avec lesquelles il faut parfois faire des compromis. De quoi mettre du sel dans la vie?

«Perplexité» est donc le mot clé de «Dieu, le point médian et moi». Le point de départ d'un livre aux airs de témoignage divers, c'est le récit familial, avec un grand-père «royaliste et nationaliste» qui donne à l'auteure une sensibilité aux mots dits, en particulier au mot «dit» («l'école "dite" républicaine»). L'envie d'occuper son propre territoire linguistique a peut-être poussé l'auteure, elle le dit, dans les bras des lettres anglaises. Et à dire «paradigme» plutôt que «point de vue». 

Et à l'heure où elle-même enseigne et est mère, l'auteure repense au regard porté sur elle, à ses copies de dissertation rendues blanches naguère, à ce qui a forgé sa personne en somme, entre autres au travers du regard des autres. Elle observe aussi certains féminismes, citant tour à tour Marlène Schiappa, Simone de Beauvoir ou Virginia Woolf, mettant en évidence leurs spécificités. 

Le tout, et c'est une force, est relaté sur un ton dépassionné, serein, réfléchi, qui invite aussi à s'étonner. Qu'on soit femme ou homme, d'ailleurs. 

Anne Robatel, Dieu, le point médian et moi, Paris, Editions Intervalles, 2020.

Le blog d'Anne Robatel, le site des éditions Intervalles.

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