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lundi 17 décembre 2018

"Lady des Abysses": le romantisme noir d'antan pour dire notre temps

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Jack Küpfer – Ceux qui aiment l'air du large seront servis avec "Lady des Abysses", dernier roman de l'écrivain suisse Jack Küpfer. L'air du large, c'est naturellement celui que respirent les cinq ou six marins que l'auteur met en scène, confinés à bord d'un navire suisse au nom improbable de "Tigre d'Azur". Mais c'est aussi celui que le lecteur va goûter en se plongeant dans une écriture nourrie par un sens poétique aigu. 


C'est ce qui surprend, en effet, dès les premières pages: l'auteur affectionne les images choisies mais hardies, quitte à désarçonner son lectorat. C'est un ton différent du quotidien, une musique poétique, qui envoûte par moments, et crée une forme d'évasion poétique qui fait écho à l'évasion géographique. Certes, c'est parfois un peu facile, par exemple lorsque l'auteur désigne le personnage magnétique de Parvati/Dewa par l'expression de "charmant petit monstre", qu'on a déjà un peu trop lue. 

Un souffle romantique noir
Cela, pour quelle histoire? Il est question d'une traversée entre Singapour et un port indien, effectuée par un navire de la marine marchande suisse. L'auteur s'inscrit ainsi dans une démarche où l'on trouve aussi, dans un esprit très différent, le roman "En eau salée" de Fabien Feissli. Mais là où Fabien Feissli construit une intrigue policière, l'auteur de "Lady des Abysses" choisit de développer une ambiance fantastique et romantique qui rappelle à fond les romans qui, au dix-neuvième siècle, se réclamaient de ce genre. 

Et voilà comment: le lecteur suit en particulier le personnage de Yann Horkan, sentimental et littérateur qui doit prouver à chaque instant qu'il a le pied marin. Un lien se crée dès le début entre lui et Dewa/Parvati, une femme qui a un nom sacré, celui qu'elle utilise pour se prostituer, et un nom courant qu'elle réserve à ses proches. Elle a quelques pouvoirs magiques, dit-elle... Plus tard dans le roman, Yann et Dewa vont se retrouver. Mais sont-ils morts ou vivants? 

Et sous la mer, Yann va retrouver Lady Cyana, dont le nom suggère quelque chose de maladif, et dont il a un portrait sur un médaillon acquis un peu comme Raphaël de Valentin achète sa peau de chagrin chez Balzac: chez un antiquaire bizarre. Tout cela se passe-t-il sous la mer, dans le cadre d'une épave aux airs de "cathédrale engloutie", pour reprendre les mots de Claude Debussy?

Enfin, la piste du romantisme noir est fortement suggérée au lecteur par les références littéraires que l'écrivain exploite, notamment en citant la poésie anglaise qui s'en réclame: en exergue de chaque chapitre ou ailleurs, le lecteur a droit à des citations de Byron, Milton, Shelley, etc. Tel est l'univers littéraire de Yann Horkan. 

Il ne se passe pas grand-chose, quoique...
Non, l'action n'est pas le point fort de "Lady des Abysses"! La force de ce roman est ailleurs. Elle réside dans la manière qu'a l'auteur de recréer des relations interpersonnelles entre ses personnages et de conférer un énorme supplément de poésie à un monde a priori prosaïque. 

Les interactions sont dopées, on s'y attend un peu, par la consommation d'alcool, qui modifie les points de vue et les comportements, les rend plus flamboyants et excessifs par moments. L'auteur l'utilise aussi comme catalyseur pour mettre à nu les inimités et les frictions entre ses personnages. Et pour modifier les points de vue, l'auteur utilise aussi la brume, porteuse d'illusions d'optique. Ce qui suggère que la réalité n'est peut-être pas ce que les sens indiquent.

Il convient de relever par ailleurs que la mer est elle-même considérée comme un personnage à part entière, à laquelle l'auteur donne une majuscule. Elle est vue comme quelque chose qu'il faut dompter, qui peut facilement être hostile; elle est aussi porteuse de légendes et de mystères.

Côté ambiances, enfin, entre deux dialogues qui sont autant de respirations, l'auteur place quelques paragraphes oniriques où il laisse libre cours à son art poétique audacieux, quitte à lasser un peu: en de tels lieux, rédigés en paragraphes longs, lents et denses, le lyrisme fait passer le rythme au second plan. Qu'on se souvienne cependant que celui qui se laisse aller dans ces moments, c'est le personnage de Yann Horkan, placé face à une feuille blanche qui apparaît comme un havre intime.

Un goût de dix-neuvième siècle pour un roman d'aujourd'hui
Et puis, l'auteur esquisse les motivations que des Suisses peuvent avoir pour s'engager dans la marine, alors que leur pays n'est bordé par aucune mer: évasion, envie de voir du pays. Du coup, et l'auteur le souligne, ce n'est pas toujours facile de discipliner une telle équipe, qui n'a pas tout à fait la navigation dans le sang. Parfois, on croit entendre résonner le vers de Charles Baudelaire: "Homme libre, toujours tu chériras la mer!". 

Roman à la fois enchanté et désenchanté, "Lady des Abysses" a le goût d'un roman du dix-neuvième siècle. Mais il a aussi une couleur tout à fait actuelle, puisque c'est bien à notre époque que l'auteur situe son intrigue. Une intrigue où se marient le fantastique à la Théophile Gautier, l'appel du large et la gouaille des navigateurs d'aujourd'hui. Gageons que l'auteur, lui-même ancien de la marine marchande, y a mis pas mal de lui-même, revisité dans un esprit poétique qui n'appartient qu'à lui.

Jack Küpfer, Lady des Abysses, Lausanne, L'Age d'Homme, 2018.

Le site des éditions L'Age d'Homme.

Lu par FélicieJess Swann.

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