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vendredi 14 décembre 2018

La musique dans les camps, envers et contre tout

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Thomas Saintourens – On les a étouffées, ces voix. C'était entre 1933 et 1945, parfois un peu plus. Ce sont celles des musiciens et compositeurs qui, au temps du national-socialisme, se sont retrouvés, pour diverses raisons, prisonniers du système concentrationnaire nazi. Basé à Barletta, ville des Pouilles, le pianiste et musicologue Francesco Lotoro a décidé de faire entendre leurs voix à nouveau, il y a quelques décennies, en une démarche folle et passionnée. C'est de tout cela que "Le Maestro", document du journaliste français Thomas Saintourens, va parler.


Thomas Saintourens choisit d'utiliser Francesco Lotoro pour guider le lecteur. Il en dresse un portrait complet, approfondi, qui met en avant son parcours et sa démarche. Il y a les études de piano, la découverte d'Erwin Schulhoff, et la prise de conscience d'une mission: faire entendre ces compositeurs qui ont été internés et ont, de façon plus ou moins clandestine, poursuivi la pratique de leur métier: composer coûte que coûte, émouvoir immédiatement si possible, pérenniser avec les moyens du bord (qui peuvent parfois se résumer à une bonne mémoire, comme celle d'Alexander Kulisiewicz) ce qui a été imaginé ou recueilli dans l'enfer des camps et des prisons.

De Francesco Lotoro, l'auteur donne l'image d'un héros passionné, capable de donner son dernier centime pour un enregistrement (éventuellement en slip, parce qu'il fait chaud à Barletta... authentique!) ou quelques kilos de photocopies, et de sacrifier sa santé pour une transcription ou une interprétation. Le journaliste ne manque pas, et ce n'est que justice, de relever le soutien des musiciens qu'il sollicite pour donner vie à ces partitions arrivées jusqu'à lui presque par miracle: le fidèle baryton Angelo, l'équipe de Roms géniaux qui tient les solos de telle pièce, ou ceux qui renoncent à leur cachet: côté finances, apprend-on, Francesco Lotoro n'est pas un gestionnaire des plus habiles. L'essentiel, c'est que la musique revive... Et fort justement, le journaliste français restitue tout ce que la démarche de Francesco Lotoro doit au soutien inconditionnel, incroyable, de son épouse.

C'est que, bien sûr, "Le Maestro" n'est pas qu'un hymne à un homme passionné qui exhume des partitions. Dans ce livre, il est aussi question d'une belle poignée de compositeurs qui, pendant la folle période nazie, se sont trouvés emprisonnés, déportés, internés. Les mots ont un sens: les conditions de vie dictent souvent la nature des compositions. On pense au père Gregor Schwake qui, intégré dans le camp des curés de Dachau, réussit à écrire des messes et cantiques. On pense à Frida Misul qui, dans l'enfer d'Auschwitz, qui signe "Lagerue" sur l'air de "Rosamunde" comme un chant intitulé "Quadratini in brodo" – parler de raviolis au fin fond de la Pologne, ça compte.

Il sera question aussi, bien sûr, du camp de Theresienstadt, que le journaliste choisit de nommer Terezín, à la tchèque: il recrée avec minutie les conditions de la création de l'opéra pour enfants "Brundibár" de Hans Krása et Adolf Hoffmeister, rappelant que les interprètes, après une ultime représentation pour la Croix-Rouge, sont tous partis pour un voyage sans retour pour Auschwitz. Parmi les figures marquantes citées dans ce livre, on relève aussi Rudolf Karel, qui écrivit ses dernières œuvres sur du papier hygiénique à l'aide d'une échine trempée dans le charbon qu'on lui donnait pour le soigner de la dysenterie dans une prison allemande. Il est aussi question du Français Emile Goué, emprisonné dans un Oflag, et perçu comme un compositeur particulièrement génial par Francesco Lotoro – le lecteur aimera l'évocation de sa correspondance amoureuse et confiante avec son épouse, comme il appréciera la sincérité des lettres du soldat anglais Harry Berry, prisonnier au Japon, à sa femme.

Francesco Lotoro n'est pas sectaire: il évoque tous les genres, de la comptine à l'opéra en passant par la musique de chambre et le jazz, car tous ont cherché à exister dans le système concentrationnaire nazi. Mais en musique, peut-on être d'un seul camp? Dans le camp de l'Axe, il évoque aussi cet Italien et cet Allemand, engagés dans les armées du Duce et du Führer et qui, emprisonnés eux aussi, ont continué à écrire de la musique contre vents et marées. Leurs musiques sont-elles moins valables? Difficile question. Pour le musicologue, la privation de liberté est terrible, de quelque camp que l'on soit: sa démarche apparaît encyclopédique, universelle – on dirait "inclusive" aujourd'hui. Et ses prisonniers musiciens et/ou compositeurs ont de multiples visages: Juifs bien sûr, mais aussi prêtres catholiques, communistes convaincus, homosexuels, gens du voyage, militaires alliés et de tous bords.

En écrivant "Le Maestro", Thomas Saintourens choisit de donner une voix à celles et ceux que l'on n'entend pas assez, au travers d'un Francesco Lotoro qui donne à ces compositeurs oubliés, souvent morts dans les camps, une nouvelle vie, au travers d'enregistrements réalisés avec des moyens limités et dans l'urgence. Cela, pour une reconnaissance pour le moins aléatoire. On pourrait s'attendre à quelque chose de triste, mais non: en composant des musiques volontiers joyeuses, lorgnant volontiers vers le jazz, dans les différents recoins du système carcéral et concentrationnaire nazi, les musiciens démontrent que même au plus sombre de la mémoire, il y a une humanité qui ne veut pas mourir. Belle leçon de vie! Par une écriture captivante et émouvante qui fait que le document "Le Maestro" se lit comme un roman, l'auteur souligne cette vivacité et donne envie d'aller voir plus loin. Par exemple en écoutant les vingt-quatre disques de l'encyclopédie musicale que Francesco Lotoro a consacrée à la musique des camps.

Thomas Saintourens, Le Maestro, Paris, Stock, 2012.

Un autre billet de ma main, plus général, sur le sujet.



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